Le 20 mai 1970, Bamako devient l’épicentre d’une ambition géopolitique majeure. Autour du lieutenant-colonel Moussa Traoré, président du Comité militaire de libération nationale (CMLN), sept chefs d’État ouest-africains se réunissent pour poser les jalons d’un espace économique intégré. Souvent oubliée ou confondue avec les dynamiques anglophones qui suivront, cette rencontre marque pourtant l’acte de naissance de la Communauté économique de l’Afrique de l’Ouest (CEAO). C’est ce laboratoire francophone, initié sur les rives du fleuve Niger, qui servira de matrice technique et institutionnelle à la future CEDEAO.
De l’échec de l’UDEAO au compromis politique de Bamako
L’histoire de l’intégration africaine post-indépendance est jalonnée de faux départs. En 1970, l’Union douanière des États de l’Afrique de l’Ouest (UDEAO) est moribonde. Jugée trop rigide et incapable de réguler les déséquilibres entre les États côtiers industrialisés et les pays enclavés du Sahel, elle doit être réinventée. Le ministre malien des Finances présente alors un rapport introductif audacieux qui bouscule les souverainetés nationales.
La Côte d’Ivoire, le Dahomey (actuel Bénin), la Haute-Volta (Burkina Faso), la Mauritanie, le Niger, le Sénégal et le Mali s’accordent sur un document court de cinq articles. Ce protocole d’accord ne constitue pas encore le traité final — qui sera signé en 1973 à Abidjan — mais il en définit la structure révolutionnaire. L’innovation majeure réside dans la mise en place d’un mécanisme de compensation financière, une solidarité fiscale destinée à reverser une partie des taxes douanières côtières aux économies sahéliennes fragiles.
La matrice francophone de l’intégration globale
Bien que le Bénin se soit retiré avant la mise en œuvre, les six États fondateurs de la CEAO valident à Bamako un modèle d’intégration commerciale poussée. En harmonisant les politiques tarifaires et en stimulant les échanges intra-régionaux, cette communauté francophone démontre la viabilité d’un marché commun.
Cette réussite technique va piquer l’intérêt du géant nigérian. Conscient que l’intégration ne peut rester purement linguistique, Lagos s’inspirera directement des rouages de la CEAO pour impulser, avec le Togo, la création de la CEDEAO en 1975 à Lagos. L’organisation francophone coexistera de longues années avec sa grande sœur anglophone, avant d’être dissoute en 1994 pour donner naissance à l’actuelle UEMOA. L’histoire moderne retiendra que la vision d’une Afrique de l’Ouest économiquement unie a trouvé son premier souffle politique un matin de mai 1970 dans la capitale malienne.

Par la Rédaction

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *