Le 4 février dernier, le Premier ministre, le général de division Abdoulaye Maïga, a adressé, au nom du gouvernement, ses vœux 2026 au président de la Transition : paix, stabilité et prospérité pour le Mali, mais surtout un engagement renouvelé, celui de stabiliser la fourniture de l’électricité 24 heures sur 24 avant la fin de l’année 2026
Pour lui, la question énergétique et l’accès à l’eau potable au Mali resteront une priorité de l’action gouvernementale en 2026 : « Le plan unique de desserte des populations élaboré va s’améliorer d’ici la fin de l’année, promet le chef du gouvernement. Ce plan poursuit deux objectifs majeurs : porter la fourniture d’électricité à 80 % par jour à partir du début du mois de Ramadan et atteindre une disponibilité de 24 heures sur 24 avant fin décembre 2026.»
Dans le cadre de la communication de son entreprise envers sa clientèle en prélude au mois sacré du Ramadan, le Commandant Madani Dravé, Directeur Général de EDM-SA a tenu à être sobre dans ses promesses aux Maliens. Pour lui, ce n’est que lorsque les centrales solaires seront pleinement opérationnelles, que la stabilité de la fourniture s’améliorera nettement.
Le Commandant Directeur général EDM a-t-il contredit le Général Premier ministre qui a affirmé lors de la présentation des vœux du gouvernement au président de la transition que l’objectif de son gouvernement est de porter la fourniture d’électricité à 80 % par jour à partir du début du mois de Ramadan et d’atteindre une disponibilité de 24 heures sur 24 avant fin décembre 2026 ? Y a-t-il dissonance au sein de l’appareil d’Etat sur la question énergétique, notamment entre EDM et la Primature ?
Sur la question, la contradiction est-elle inconciliable entre le Premier ministre qui a fait un objectif à atteindre et le DG de EDM qui conditionne l’amélioration de la fourniture de l’électricité à la mise en service des centrales solaires ? Quand est-ce que les centrales solaires seront mises en service et pleinement opérationnelles ?
Une ambition politique clairement affichée
Lors de la présentation des vœux gouvernementaux au président de la Transition, le général d’armée Assimi Goïta, le Premier ministre, le général de division Abdoulaye Maïga, a fixé un cap ambitieux : porter la fourniture d’électricité à 80 % par jour dès le début du Ramadan et atteindre le 24h/24 avant fin décembre 2026. L’engagement est fort, public et politiquement structurant.
Dans un pays où les délestages rythment la vie des ménages et freinent la compétitivité des entreprises, promettre la fin des coupures constitue un pari de crédibilité. L’électricité n’est pas seulement un service public : elle est devenue un indicateur de souveraineté, de stabilité et de performance étatique.
Le gouvernement inscrit cette ambition dans une vision plus large : renforcement du mix énergétique, électrification rurale, centrales photovoltaïques, mini-réseaux et amélioration des infrastructures hydrauliques. L’objectif affiché est double : soulager immédiatement les populations et transformer structurellement le système énergétique.
La prudence technico-opérationnelle d’EDM-SA
Face à cette projection politique volontariste, le Directeur général de l’Énergie du Mali (EDM-SA), le Commandant Madani Dravé, adopte un ton nettement plus mesuré. Lors de son entretien à l’ORTM, il ne promet ni calendrier précis ni basculement immédiat. Sa ligne est pragmatique : réhabiliter les infrastructures existantes, améliorer les réseaux de transport et de distribution, renforcer la communication sur les horaires de délestage, prioriser les hôpitaux et services essentiels. Et surtout, conditionner la stabilité durable à la mise en service complète des centrales solaires.
Il ne contredit pas explicitement l’objectif gouvernemental, mais il introduit une variable déterminante : la capacité effective des nouvelles installations à produire et injecter de l’énergie dans le réseau national. En d’autres termes, la stabilité dépendra de la disponibilité réelle des moyens de production.
Contradiction
ou complémentarité ?
La question centrale est donc la suivante : y a-t-il dissonance entre la Primature et EDM-SA ?
À première lecture, l’écart semble évident. D’un côté, un objectif daté et chiffré (80 % puis 24h/24 en 2026). De l’autre, une amélioration conditionnée à des infrastructures en cours de déploiement.
Mais l’analyse fine invite à relativiser l’apparente contradiction. Le Premier ministre fixe une cible politique. Le DG d’EDM décrit les conditions techniques pour l’atteindre. L’un parle d’objectif stratégique ; l’autre, de contraintes opérationnelles.
Dans tout appareil d’État, la tension entre volonté politique et réalité technique est normale. Elle devient problématique uniquement si les calendriers sont incompatibles.
L’apparente opposition entre volontarisme politique et prudence technique mérite d’être replacée dans le fonctionnement normal d’un État en transformation. Le général de division Abdoulaye Maïga, en fixant des jalons clairs, 80 % dès le Ramadan, 24h/24 avant fin 2026, assume un rôle d’impulsion. Il donne une direction, mobilise l’administration et rassure l’opinion sur la détermination gouvernementale. Cette posture relève de la responsabilité politique : créer l’élan.
À l’inverse, le Directeur général de l’Énergie du Mali s’inscrit dans une logique d’ingénierie. Son discours conditionnel, stabilité liée à la pleine opérationnalité des centrales solaires, ne remet pas en cause l’objectif, mais rappelle que la production d’électricité obéit à des paramètres techniques stricts : capacité installée, facteur de charge, robustesse du réseau, maintenance et équilibre offre-demande.
La véritable ligne de fracture ne serait pas dans les discours, mais dans l’alignement des plannings. Si les infrastructures avancent au rythme projeté par la Primature, la complémentarité sera démontrée a posteriori. En revanche, si les contraintes techniques repoussent les échéances, le risque est que la parole politique devienne vulnérable à la critique.
Dans cette dynamique, la coordination interinstitutionnelle est décisive. Des réunions de suivi régulières, des tableaux de bord partagés et une communication harmonisée peuvent transformer une tension potentielle en levier d’efficacité. L’énergie, secteur hautement stratégique, exige précisément cette articulation permanente entre vision et exécution.
Le facteur clé
Toute la question repose sur la mise en service des centrales photovoltaïques. Or, la stabilité promise par le DG d’EDM est explicitement liée à leur pleine opérationnalité.
Le calendrier des centrales solaires constitue en réalité la variable d’ajustement stratégique de toute l’équation énergétique. Lorsque le directeur général de l’Énergie du Mali conditionne la stabilité durable à leur pleine opérationnalité, il ne formule pas une réserve politique ; il expose une réalité structurelle : sans augmentation significative et pérenne de la capacité de production, l’équilibre du réseau restera fragile.
Une centrale photovoltaïque, même achevée physiquement, traverse une phase critique d’intégration : synchronisation au réseau national, essais de performance, calibration des onduleurs, sécurisation des lignes d’évacuation de l’énergie. À cela s’ajoute la question du stockage ou du complément thermique pour compenser l’intermittence solaire, notamment en soirée, période de pic pendant le Ramadan. Sans mécanisme d’appoint fiable, le solaire seul ne garantit pas la continuité 24h/24.
La dimension financière pèse également. Les contrats d’exploitation, la maintenance préventive, l’achat éventuel de pièces importées et la stabilité du financement conditionnent la durabilité de la production. Un retard logistique ou une contrainte budgétaire peut ralentir la montée en puissance même après l’inauguration officielle.
Ainsi, la prudence exprimée n’est pas un scepticisme, mais un rappel que le passage du mégawatt théorique au kilowatt effectivement distribué suppose une chaîne technique sans rupture. Si les centrales entrent en service au second semestre 2026 avec une montée en charge progressive et un réseau renforcé, l’objectif du 24h/24 deviendra crédible. Dans le cas contraire, l’écart entre capacité installée et capacité disponible pourrait retarder la concrétisation de la promesse.
La dimension financière et structurelle
Au-delà des centrales, le défi énergétique qui se pose à notre pays est systémique. Le réseau de transport souffre de pertes techniques importantes. Les groupes thermiques sont énergivores et dépendants des importations de carburant. La trésorerie d’EDM-SA est et reste fragile.
Une amélioration durable suppose : une diversification effective du mix énergétique ; une réduction des pertes techniques ; une restructuration financière; ne meilleure gouvernance interne, comme l’a dit Madani Dravé. Sans ces réformes, le 24h/24 risquerait d’être ponctuel ou localisé, non généralisé.
Ce mois de Ramadan constitue un stress-test pour le système. La consommation explose en soirée, précisément au moment de la rupture du jeûne. Si le gouvernement atteint l’objectif de 80 % dès cette période, le signal politique sera fort. Mais en cas d’écart notable entre promesse et réalité, la crédibilité de la parole publique pourrait être affectée.
Y a-t-il réellement “court-circuit” au sommet ?
Rien, à ce stade, n’indique une fracture institutionnelle. Il s’agit plutôt d’un décalage de registre : la Primature parle en stratège, EDM en ingénieur. La vraie interrogation porte sur la synchronisation. Les objectifs fixés sont ambitieux et mobilisateurs. Mais leur réussite dépend d’un calendrier technique serré et d’une exécution sans faille.
La question de la synchronisation mérite d’être examinée avec lucidité. Dans une architecture étatique, la stratégie fixe l’horizon ; l’opérateur définit la trajectoire. Lorsque la Primature impulse une dynamique politique et qu’Énergie du Mali en précise les conditions techniques, l’enjeu n’est pas la contradiction mais la cohérence temporelle. Le véritable risque n’est pas la divergence de discours, mais le décalage entre calendrier politique et rythme industriel.
Le scénario optimiste suppose non seulement l’achèvement des centrales solaires, mais aussi leur raccordement fluide au réseau, la disponibilité des pièces de rechange, la sécurisation des sites et la maîtrise des pics de consommation. Il implique une coordination fine entre planification budgétaire, logistique énergétique et gestion de la demande.
Le scénario intermédiaire apparaît, à ce stade, comme le plus probable dans beaucoup de transitions énergétiques comparables : amélioration tangible, réduction significative des délestages, mais maintien de poches de fragilité dans certaines zones. Un 24h/24 différencié — priorisant capitales régionales, hôpitaux et zones économiques pourrait alors constituer une étape transitoire assumée.
Quant au scénario contraint, il ne résulterait pas nécessairement d’une défaillance interne, mais de facteurs exogènes : tensions sur les chaînes d’approvisionnement, contraintes financières, aléas climatiques affectant la production solaire ou hydraulique.
La clé réside donc dans l’anticipation des risques et la gestion adaptative. Plus que l’objectif affiché, c’est la capacité de l’État à ajuster, expliquer et maintenir le cap qui déterminera la perception d’un éventuel « court-circuit » ou, au contraire, d’une montée en puissance maîtrisée.
Ambition et réalisme doivent converger
L’enjeu dépasse désormais la simple comparaison entre une promesse politique et une prudence managériale. Il touche au cœur même de la crédibilité de l’action publique. Lorsque le général de division Abdoulaye Maïga fixe un objectif de 24h/24 avant fin 2026, il engage non seulement le gouvernement, mais l’autorité de l’État dans sa capacité à transformer une attente sociale en résultat mesurable.
De son côté, la posture du Directeur général de l’Énergie du Mali traduit une conscience des contraintes techniques : disponibilité réelle des centrales, capacité du réseau à absorber la production solaire, maintenance des équipements thermiques existants, trésorerie pour sécuriser l’approvisionnement en carburant. Autrement dit, la production ne suffit pas ; il faut garantir la distribution, la stabilité de fréquence et la continuité du service.
La transparence devient alors un impératif stratégique. Publier un calendrier précis des mises en service, communiquer sur les mégawatts effectivement injectés, détailler les avancées des chantiers solaires : ces éléments permettraient d’aligner la parole politique et la réalité industrielle. Sans cette pédagogie, la perception publique risque de basculer vers l’idée d’un décalage, voire d’un flottement.
L’électricité, dans le Mali d’aujourd’hui, n’est plus un simple service. Elle est un baromètre de souveraineté et d’efficacité institutionnelle. Réussir le pari du 24h/24 signifierait que l’État sait planifier, financer, exécuter et rendre compte. Échouer ne serait pas seulement un revers technique ; ce serait un signal sur les limites de la coordination stratégique. L’ambition est salutaire. Elle doit désormais s’adosser à une exécution rigoureuse et lisible.
PAR SIKOU BAH