Dans la nuit du dimanche 24 au lundi 25 août, une attaque meurtrière a endeuillé le village de Difita, dans le département de Téhini (région du Bounkani), non loin de la frontière burkinabè. Le bilan officiel fait état de quatre paysans tués et un disparu, victimes d’individus armés non identifiés. Alors que l’opinion publique soupçonnait naturellement les groupes jihadistes actifs dans la zone des « trois frontières », une réaction surprenante est venue brouiller les pistes : le JNIM (Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans, affilié à Al-Qaïda) a publiquement nié toute responsabilité dans l’attaque.
D’habitude, les groupes jihadistes n’assument leurs actions que lorsqu’elles s’inscrivent dans leur stratégie de terreur et de propagande. Ici, le JNIM a nié avant même d’être accusé, signe d’une communication maîtrisée. Cette posture traduit une volonté de ne pas ouvrir un nouveau front en Côte d’Ivoire, pays dont l’armée est mieux équipée que celle de plusieurs États sahéliens et bénéficie du soutien occidental. En clair, le JNIM envoie un message : « Nous ne sommes pas vos ennemis prioritaires, ne nous combattez pas directement. » Ce démenti fonctionne comme une sorte de signal diplomatique informel, qui intrigue autant qu’il inquiète.
Certains observateurs vont plus loin : en niant, le JNIM chercherait à séduire le pouvoir ivoirien, lui promettant implicitement de l’épargner tant qu’il ne s’implique pas trop dans la guerre au Sahel. Cette hypothèse alimente les soupçons de collusion ou du moins de neutralité tacite. Mais aucun élément concret ne prouve l’existence de liens directs entre Abidjan et le mouvement jihadiste.
Une autre lecture est possible : ce démenti serait une manœuvre psychologique visant à semer le doute dans l’opinion. En insinuant l’idée qu’il n’attaque pas la Côte d’Ivoire, le JNIM nourrit les rumeurs de compromission et affaiblit l’État dans sa communication sécuritaire.
Quoi qu’il en soit, l’épisode de Difita révèle une réalité préoccupante : la Côte d’Ivoire est bel et bien vulnérable. Depuis 2020, plusieurs attaques sporadiques ont déjà frappé le nord de la Côte d’Ivoire, signe que les groupes jihadistes rôdent aux confins de Téhini, Doropo et Kafolo. Aussi, le démenti du JNIM ne doit pas être perçu comme une garantie de paix, mais plutôt comme une pause tactique. Car au Sahel, les alliances, les fronts et les priorités des groupes armés évoluent au gré des rapports de force. Aujourd’hui, Abidjan peut sembler épargné ; demain, il pourrait devenir une cible majeure.
Le refus du JNIM d’endosser l’attaque de Difita ne signifie pas qu’il soit étranger à la dynamique de violences transfrontalières. C’est avant tout une stratégie de communication destinée à éviter l’ouverture d’un nouveau front contre un État qui pourrait lui opposer une résistance ferme. Pour la Côte d’Ivoire, le défi est double : renforcer sa sécurité frontalière et déjouer les manipulations psychologiques qui visent à semer le doute sur la loyauté de ses dirigeants. La vraie menace n’est pas dans le démenti du JNIM, mais dans la perméabilité des frontières et l’ambiguïté d’un ennemi qui sait manier les armes autant que les mots.
El Hadj Sambi Touré