Ce n’est pas une chasse aux sorcières, mais le timing et les similitudes questionnent quant au délit de fasciés pour réduire au silence toutes les voix audibles et crédibles, dans un Mali où la liberté d’expression et d’association devrait désormais être conjuguée avec beaucoup de circonspection. L’ancien Premier ministre Moussa MARA est depuis ce vendredi 1e août 2025 à la prison centrale de Bamako pour ses critiques publiques, ses démarches et ses opinions en tant qu’opposant. Quant à Choguel Kokalla MAIGA, il est visé pour son passé de chef du gouvernement et ses récentes critiques, avec des accusations financières opportunément lancées contre lui.
L’interpellation par la justice malienne, ce vendredi 1er août 2025, des deux anciens Premiers ministres, Moussa MARA et Choguel Kokalla MAIGA, s’inscrit dans un contexte politique tendu, marqué par une pression accrue sur les voix discordantes sous la transition. Bien que les cas de ces deux figures politiques de premier plan soient distincts, un rapport peut être établi entre eux à travers plusieurs prismes : les motivations politiques de la transition, l’utilisation de la loi sur la cybercriminalité et de l’atteinte au crédit de l’État comme outils de contrôle, ainsi que le climat général de répression des leaders politiques influents notamment ceux qui ne caressent les autorités militaires dans le sens du poil.
Le cas Moussa MARA : Ancien Premier ministre et seul candidat déclaré à la présidentielle, il est une icône politique connue pour ses critiques régulières du pouvoir militaire. Son interpellation le 31 juillet 2025, suivie de son placement sous mandat de dépôt le 1er août 2025, est liée à un tweet du 4 juillet 2025 dans lequel il soutient des « prisonniers d’opinion » (leaders politiques et de la société civile en conflit avec la transition). Cette action a été jugée comme une atteinte au crédit de l’État par le Pôle national de lutte contre la cybercriminalité.
Le cas Choguel Kokalla MAIGA: Ancien Premier ministre de transition, limogé le 20 novembre 2024 après avoir critiqué la transition pour son opacité et le report unilatéral sine die de la présidentielle à son insu, il a été entendu le 1e août 2025 par le Pôle national économique et financier dans le cadre d’enquêtes sur des dossiers liés au Fonds social et à l’Agence de gestion des travaux d’intérêt public (AGETIER). Ces accusations surviennent après un rapport du Bureau du vérificateur général (BVG) publié le 30 décembre 2024, pointant des malversations financières à l’Agence de gestion du fonds d’accès universel (Agefau).
Les interpellations des deux anciens Premiers ministres reflètent une volonté de la transition de réduire au silence des figures politiques influentes capables de mobiliser l’opinion publique. Moussa MARA, en tant qu’opposant déclaré et Choguel Kokalla MAÏGA en tant qu’ancien allié devenu critique représentent des menaces potentielles pour la légitimité de la transition, qui cherche à consolider son pouvoir avant le terme du mandat de 5 ans conféré au président Assimi GOÏTA par les forces vives avalisé par le CNT.
1. Répression systémique
Les accusations portées contre Moussa MARA et Choguel Kokalla MAÏGA illustrent la large marge de manœuvre, dont dispose l’Etat sous la transition, à travers le Pôle national de lutte contre la cybercriminalité et le pôle national économique et financier, pour cibler des opposants ou anciens alliés afin de les faire taire.
Pour MARA, la loi sur la cybercriminalité a servi de support pour criminaliser ses prises de position publiques, des opinions personnelles. Pour Choguel, on ne peut pas noter que les enquêtes financières, bien que potentiellement fondées, semblent opportunément lancées après son limogeage et ses critiques publiques contre la transition. Cette double approche (cybercriminalité pour l’un, infractions économiques et financières pour l’autre) montre comment la transition adapte ses outils juridiques aux profils des cibles.
En effet, Moussa MARA, en tant qu’opposant historique, n’a jamais été aligné sur la transition. Son parti Yelema faisait partie du Cadre d’échange, une coalition dénonçant la dégradation de la situation sécuritaire et économique. Son interpellation s’inscrit dans une série d’arrestations ciblant les leaders de l’opposition, comme les 11 opposants arrêtés le 20 juin 2024, dont Mohamed Ali BATHILY et Yaya SANGARE. L’ancien Premier ministre Moussa MARA représente une voix civile audible et crédible, et son emprisonnement pourrait viser à décourager toute opposition organisée.
Pour ce qui est de Choguel Kokalla MAIGA, ancien allié de la transition, nommé Premier ministre le 7 juin 2021, il a été un acteur clé de la transition jusqu’à sa marginalisation progressive au sortir de l’AVC qui l’avait écarté de ses fonctions entre août et décembre 2022. Son audition en ce mois d’août 2025, moins de deux mois après le rapport du BVG, suggère une volonté de l’affaiblir davantage pour éviter qu’il ne mobilise sa base, notamment la faction du M5-RFP qui lui est restée fidèle.
L’ancien Premier ministre Moussa MARA est ciblé comme adversaire de longue date, tandis que Choguel Kokalla MAÏGA est perçu comme un ancien allié devenu encombrant. Leur interpellation pourrait viser à neutraliser deux types de menaces : l’opposition déclarée (MARA) et la dissidence interne (Choguel). Cependant, ce dernier, avec sa capacité de mobilisation via le M5-RFP, pourrait représenter un risque plus immédiat pour la transition, d’où l’utilisation d’accusations financières pour le salir et le discréditer.
2. Climat de peur permanent
Les interpellations des deux anciens Premiers ministres Moussa MARA et Choguel Kokalla MAÏGA s’inscrivent dans un climat de peur généralisé, où les figures politiques et civiles sont surveillées et alpaguées régulièrement. Ce climat est illustré par d’autres cas plus ou moins récents : Boubacar K. Traoré, président par intérim du Comité stratégique du M5-RFP, proche de Choguel MAÏGA, condamné à un an de prison ferme en juillet 2024 pour une déclaration critique à l’occasion du 4e anniversaire de la transition ; Abdelkader MAÏGA, autre fidèle de Choguel, condamné à deux ans de prison (dont un an ferme) en avril 2024 pour diffamation ; Sékou SIDIBE, imam influent, détenu depuis janvier 2025 pour des propos jugés subversifs, montrant que la répression s’étend aux leaders religieux.
Les interpellations simultanées de Moussa MARA et de Choguel Kokalla MAÏGA renforcent l’impression d’une chasse aux figures influentes, qu’elles soient issues de l’opposition ou d’anciens cercles du pouvoir. Ce climat qui dissuade les critiques publiques et affaiblit les mouvements civils et politiques (les Maliens abhorrant la privation de liberté), consolide le contrôle de la transition par les militaires, largement soutenus encore par les populations.
Au-delà des raisons officielles avancées, les interpellations de Moussa MARA et Choguel Kokalla MAÏGA pourraient être analysées comme une réponse à un certain nombre d’enjeux stratégiques pour la transition.
1- Prévenir une opposition unifiée : Moussa MARA, quoiqu’on en dise, reste un mastodonte de l’échiquier politique, avec son parti Yelema et ses prises de position publiques, pourrait rallier d’autres opposants. Quid de Choguel Kokalla MAÏGA ? Malgré son limogeage, il reste une figure politique historique et un leader légitime de la contestation qui a eu raison du président IBK et de son régime.
2- Maintenir l’unité nationale : Les autorités de la transition invoquent l’unité nationale face aux défis politiques et sécuritaires (djihadisme, insécurité au Nord). Sauf que les accusations contre Moussa MARA (cybercriminalité) et Choguel K MAÏGA (malversations) servent plutôt à les discréditer comme des acteurs décisifs, qu’elles n’ont quelque chose à voir avec l’unité nationale.
3- Stabiliser le pays pour sortir de la transition : le huitième point de la lettre de cadrage adressée par le président au Premier ministre qui n’est pas moins un objectif prioritaire de transition est « la création des conditions en vue d’élections transparentes et apaisées qui mettront un terme à la Transition».
S’agissant de l’organisation desdites élections, le président de la Transition a invité les membres du gouvernement à créer les conditions nécessaires pour qu’elles soient crédibles, transparentes et apaisées.
Toutefois, avec la dissolution des partis politiques en mai 2025 et l’absence de calendrier électoral publié, la transition pourrait chercher à éliminer tous les candidats potentiels à une future présidentielle, comme MARA ou Choguel, qui ont tous deux une expérience gouvernementale et une base populaire.
El Hadj Sambi TOURé