L’annonce a fait l’effet d’une onde de choc. Le mardi 20 janvier, sur les antennes de l’ORTM, le gouvernement de Transition a officialisé un projet de mise en place d’un rationnement numérique du carburant. Une décision lourde de conséquences, prise dans un contexte de guerre asymétrique et de pénurie persistante, qui ressuscite chez de nombreux Maliens les souvenirs amers des rationnements d’un autre âge (Modibo Tilé). À la différence près qu’aujourd’hui, la pénurie se veut gérer par une application web et des délais chronométrés.
Face à l’embargo de fait imposé depuis septembre par le Jnim sur les importations de carburant, l’État a choisi la voie de la contrainte technologique. Désormais, chaque plein devient un acte surveillé. Pour les véhicules, un délai de 72 heures est imposé entre deux ravitaillements ; pour les motos, 48 heures. Plaques d’immatriculation et vignettes sont enregistrées, photographiées, intégrées dans un système de traçabilité censé couper l’oxygène au marché noir et aux circuits de détournement.
Sur le papier, la mesure paraît rationnelle. Elle promet d’en finir avec les achats excessifs et la spéculation. Mais sur le terrain, elle se heurte à une réalité autrement plus complexe. Le pari du tout-numérique suppose un minimum d’infrastructures que le pays ne maîtrise pas encore. Coupures d’électricité à répétition, connexions internet instables, stations-service dépourvues d’équipements adéquats, zones rurales hors réseau : la fracture numérique transforme la traçabilité en mirage administratif.
À cela s’ajoute un problème majeur de conformité. Des milliers de motos circulent sans plaque ni vignette. Les « petits pleins », mode de survie économique pour une large majorité de citoyens, risquent de disparaître. Or, exiger un plein complet dans un contexte de pauvreté généralisée revient à exclure de fait une partie de la population de l’accès au carburant. Taxis, transporteurs, services d’urgence, artisans : tous voient leur activité suspendue à un chronomètre bureaucratique, déconnecté des urgences du quotidien.
En outre, des milliers de véhicules appartenant à des responsables du pays sans plaque d’immatriculation. Appliquer une telle mesure sans tenir compte de ces aspects encourageait l’injustice et renforcerait la frustration.
Plus inquiétant encore, cette mesure pourrait produire l’effet inverse de celui recherché. En rigidifiant l’accès au carburant, l’État crée un puissant incitatif à la fraude. Falsification de plaques, corruption aux pompes, multiplication des circuits parallèles : le marché noir, loin d’être étouffé, pourrait se structurer davantage, en s’adaptant aux failles du système numérique.
Ce rationnement intervient dans un climat sécuritaire délétère. Il rappelle brutalement que l’embargo sur le carburant est une arme de guerre économique et apparaît alors comme une réponse défensive, presque improvisée, à une asphyxie logistique profonde que les escortes militaires n’ont pas réussi à neutraliser totalement pour l’instant.
En réalité, cette décision pose une question centrale : peut-on répondre à une crise sécuritaire et territoriale par un dispositif administratif et technologique ? Le carburant n’est pas un produit ordinaire. Il est le sang de l’économie, du transport, de la sécurité et de la vie sociale. Le rationner sans solution durable d’approvisionnement revient à organiser la pénurie plutôt qu’à la résoudre.
Le Mali rentre-t-il dans l’ère du carburant tracé ou dans celle du carburant inaccessible ? La réponse dépendra moins de l’application annoncée que de la capacité de l’État à reprendre le contrôle réel des routes, des importations et de la chaîne logistique. En attendant, pour les citoyens, le compte à rebours a commencé. Et la panne sèche, elle, n’est plus une hypothèse abstraite.
El Hadj Sambi Assa Touré