La France aime encore se penser comme une patrie des libertés numériques. Pourtant, une série d’événements récents alimente un malaise profond : celui d’un glissement progressif vers un État hyper-interventionniste dans l’espace informationnel, au point de brouiller la frontière entre régulation légitime et tentation de contrôle.
Perquisition des locaux français de la plateforme X, convocation judiciaire d’Elon Musk dans le cadre d’une enquête sur des contenus illicites et le fonctionnement de Grok, poursuites visant Telegram et mise en cause de son fondateur Pavel Durov : prises isolément, ces procédures peuvent être présentées comme des actes normaux de l’État de droit. Mais leur accumulation, leur mise en scène et leur ciblage quasi exclusif de plateformes perçues comme « peu dociles » interrogent sur la cohérence et l’intention politique de la stratégie française.
Le cœur du débat n’est pas la lutte contre la pédopornographie, la fraude ou la violence en ligne, objectifs légitimes et largement consensuels. Il réside dans la méthode. En France, la notion de « contenu illicite » tend à s’élargir, glissant vers des catégories floues : désinformation, discours problématique, soupçon de complotisme. Le risque est réel : confier à l’appareil politico-administratif un pouvoir d’arbitrage idéologique, là où d’autres démocraties comparables privilégient des mécanismes judiciaires ciblés, transparents et proportionnés.
La loi envisagée restreignant l’accès aux réseaux sociaux pour les moins de 15 ans, la surveillance accrue des plateformes et l’inaction perçue de l’Arcom face à certains abus institutionnels nourrissent l’idée d’un Internet sous tutelle, fondé sur la défiance généralisée à l’égard des citoyens. Le message implicite est clair : l’internaute est un mineur permanent, incapable de discernement sans encadrement étatique.
Sur le plan comparatif, la France reste classée comme « libre » sur les cartes de la liberté numérique. Mais elle se distingue désormais par un zèle réglementaire supérieur à celui de pays pourtant tout aussi exposés aux dérives numériques : Pays-Bas, Canada, Estonie ou Taïwan. Ces États sanctionnent les crimes sans s’attaquer au principe même d’un Internet ouvert.
Soutenir X, Elon Musk ou Pavel Durov sur ce terrain précis ne revient pas à sanctifier leurs plateformes. C’est défendre une hiérarchie libérale claire : liberté d’expression d’abord, responsabilité individuelle ensuite, intervention de l’État en dernier recours. À force d’inverser cet ordre, la France risque de transformer la protection en prétexte, et la régulation en censure douce mais durable.