09 mai 2025, alors la Russie fêtait (avec 27 pays dont la Chine) l’une des plus importantes victoires du calendrier patriotique russe (80è anniversaire de la victoire de l’Armée soviétique sur l’Allemagne nazi), l’Europe a franchi une étape décisive dans « sa quête de justice pour l’Ukraine ». À Lviv (ville ukrainienne), le Conseil de l’Europe et l’Ukraine ont jeté les bases de ce qui est désormais appelé « un tribunal spécial pour juger Moscou ». La haute représentante de l’Union Européenne, Kaja Kallas, a annoncé à Varsovie avoir « l’approbation politique finale pour l’établissement de ce tribunal spécial pour les crimes de guerre et crimes d’agression ». « Il n’y aura pas d’impunité. Il y aura des comptes à rendre pour les crimes commis, y compris pour ceux qui ont déclenché cette guerre », a-t-elle déclaré, au risque de compromettre toute possibilité de négociation avec Moscou. Histoire de dire que l’Union Européenne veut, non pas la paix, mais la tête de Vlad Poutine.

Moscou pointé du doigt
Qui est tenu pour responsable et qui a véritablement commencé la guerre ? Avec l’établissement de ce tribunal, l’Europe ne s’interroge plus sur l’auteur de ces crimes « odieux ». Elle pointe un doigt accusateur vers Moscou. L’Europe veut « rétablir la vérité », disent-ils à Lviv, mais cette vérité cache mal les raisons pour lesquelles cette guerre est nourrie et entretenue au mépris du respect de toutes les normes internationales en matière de justice et de respect des droits humains.

La rencontre de Lviv entre l’Ukraine et le Conseil de l’Europe vient de prouver que la guerre en Ukraine avec ses purges, ses famines orchestrées et ses répressions politiques, mérite sans doute un examen rigoureux et l’on est en droit de se poser la question de savoir qui sont-ils pour juger une puissance étrangère ? De qui s’arrogent-ils ce pouvoir ? Des constats qui s’imposent :
1- En s’autoproclamant supra-nation, (c’est-à-dire au-dessus de toutes les autres et des institutions internationales), l’Ukraine et le Conseil de l’Europe déclarent la guerre, cette fois-ci, juridique à Moscou sans aucune légitimité (librement consentie). Ce qui dénote que du côté militaire, rien ne va plus ;
2- Ce soutien inconditionnel d’opposants menaçants, réunis aux portes de la Russie pour parler de négociations tout en imposant un ultimatum et des menaces à Poutine, ne peut que le braquer contre tout accord au forceps ;
3- Si l’on mesure le risque de cette posture de va-t-en-guerre, ce tribunal est une véritable provocation. On n’a jamais vu de négociateurs prendre parti à ce point, c’est tout simplement contraire au principe de la recherche du compromis ;
4- La non-participation de l’ONU à cette réunion donne l’impression que les dirigeants européens (Marcon et autres) ne se servent de ce conflit que pour paraître, satisfaire leur orgueil tandis qu’ils mettent sous le tapis les immenses problèmes de leurs pays. Incapables de juguler la crise économique, ils cherchent les moyens d’entrainer le monde dans la guerre ;
5- La création de ce tribunal est une belle gabegie car il sera financé par les contribuables européens, pas par les Russes ;
6- Ce tribunal est un organisme coûteux et inutile de plus qui rendra, par ailleurs, la paix encore un peu plus difficile à obtenir.
Alors qui sont-ils pour juger une puissance étrangère ? De qui s’arrogent-ils ce pouvoir ? La réponse à ces deux questions se résume à la supranationalité que se prévaut le Conseil européen, une structure administrative qui dépasse les limites des Etats et dont les décisions sont prises par des institutions propres à l’organisation et non par réunion de chefs d’Etat ou de leurs représentants. Or, ce statut a été faussé avec justement la réunion de chefs d’Etat au quorum manquant. Il faut rappeler que le Conseil de l’Europe est une organisation intergouvernementale constituée de 47 Etats membres.

Saper les efforts de paix américains
Autre fait marquant, mais très alarmant pour le futur de l’Europe et du monde, l’établissement de ce tribunal qui sape même les fondements de la diplomatie internationale qui s’active à arracher un cessez-le-feu durable amorcé par les américains ayant adopté une position moins passionnée que l’Europe vis-à-vis de la Russie. Cette position américaine a mis les pays européens à l’écart des discussions de paix les forçant à réagir. En effet, depuis son appel téléphonique avec Vladimir Poutine, Donald Trump et son administration ne cessaient de donner des signes qu’ils entendaient trouver un accord avec la Russie, prenant de court leurs partenaires européens. D’où l’ire de l’eurodéputé Christophe Gomart : «L’Europe est totalement absente, ce qui est totalement un scandale de mon point de vue…Les Européens, l’Union européenne, devraient taper du poing sur la table pour être présents à la table des négociations» alors qu’ils ont «attendu que Donald Trump soit élu pour voir quelles sont ses réactions». Il regrette que «la guerre sur le sol européen» se traite «entre deux non-Européens que sont Vladimir Poutine d’une part et Donald Trump de l’autre».

L’établissement de ce tribunal apparaît donc un contrecoup aux velléités américaines permettant à l’Europe d’être présente sans y être invitée. Ses motivations sont claires avec ce tribunal : prétendre défendre la paix mais tout faire pour provoquer la guerre. Résultat : l’UE franchit allègrement et quotidiennement la ligne orange et oblige Poutine à se méfier et à répondre coup pour coup aux provocations. Toutes choses qui font de cette entité un obstacle supplémentaire au règlement du conflit. Ce qui n’a pas plu aux américains dont le conseiller à la Sécurité nationale américain Mike Walz, interrogé sur la chaîne Fox News, a clairement menacé en ces termes : «La patience du peuple américain a des limites, leurs portefeuilles ont des limites et les réserves d’équipement militaire ont des limites.» Ce qui est évident, étant entendu que l’équilibre du monde n’est pas si favorable aux européens et que bien des Etats ne partagent pas le soutien inconditionnel à l’Ukraine.

Pourtant, malgré cette politique de sape des européens, ce dialogue américano-russe portait en soi plusieurs raisons valables :
1 – la crainte que ce conflit local se généralise aux pays voisins ;
2 – la crainte qu’il dégénère en conflit nucléaire si l’armée russe rencontrait de sérieuses difficultés ;
3 – la crainte de déclencher la troisième guerre mondiale ;
4 – la crainte de voir tomber des armements de pointe entre les mains de l’armée russe ;
5 – les opinions publiques qui ne veulent pas voir leurs enfants aller se battre pour le Donbass,
6 – le coût de la guerre sur l’économie des pays ;
Il est à noter que les relations internationales ne se construisent pas sur des promesses faites à la légère ou sur de la flagornerie, mais sur des réalités économiques et stratégiques qui transcendent les changements de dirigeants. S’engager donc dans un bras de fer avec Poutine signifie : ou c’est la paix avec pertes, ou la poursuite de la guerre qui va mal tourner pour l’Ukraine. Une initiative qui coûte cher en vies humaines.

Pourquoi pas un tribunal contre le Code noir ou la colonisation ?
Les crimes commis par l’armée ukrainienne dans ses régions du Donbass à majorité peuplées de russophones sont occultés pour justifier un massacre de l’armée russe en Ukraine à relent nazi, digne d’une époque hitlérienne. Cependant, cette focalisation sur un seul aspect de l’histoire mondiale occulte d’autres atrocités tout aussi graves qui mettent ces pays face à leur histoire et les appellent à œuvrer pour une justice réparatrice. En effet, si l’Europe trouve que l’idée d’un tribunal pour juger les crimes du Kremlin en Ukraine est « légitime », pourquoi cette même idée ne s’appliquerait-elle pas aussi aux crimes commis par le Code noir de l’esclavage (dont l’effectivité de l’abrogation formelle est fortement demandée), aux exactions commises pendant la colonisation, qui a causé des souffrances incommensurables à l’Afrique. Si un tribunal doit se pencher sur les crimes de l’armée russe en Ukraine, un autre devrait également se prononcer sur les exactions coloniales, afin de ne pas créer, ce qu’on appelle en droit humanitaire « une hiérarchie des souffrances ». Pourquoi ne pas aussi juger l’Israël tout aussi irrespectueux de ce droit en Cisjordanie, à Gaza, au Liban, etc.
En fin de compte, il s’agit de reconnaître la dignité humaine et de s’efforcer de réparer les injustices passées, qu’elles proviennent d’un régime totalitaire ou d’un empire colonial. Cela éviterait le reproche légitime du «deux poids, deux mesures» fait aux anciennes puissances coloniales européennes.

A partir du moment où l’Europe crée un « tribunal spécial pour juger Poutine » et d’autres responsables russes, il est évident que la seule paix qu’elle envisage est une capitulation de la Russie. On ne peut créer un tel tribunal que lorsque l’on est certain de la victoire, incluant ou non la disparition de Poutine. S’il n’y a pas de paix avec Poutine, il faut donc sa tête. Un spectacle qui satisfera les mordus du droit international, symbole d’une mondialisation en voie de délitement. Certains pays ayant appartenu à la sphère soviétique et maintenant membres de l’UE y verront aussi l’occasion de rabrouer leur ex geôlier et de mettre en garde le reste de l’univers contre ses intentions maléfiques de domination galactique. Les vraies victimes seront tous ceux qui perdront la vie (et leur famille) en attendant que le conflit ne se règle.
Ce qui est sûr, ce tribunal ne sera, éventuellement, opérationnel que si le conflit s’arrête sur une défaite de la Russie. Le seul problème, de taille, c’est que le bâton de la justice ne suffira pas… Et ce tribunal ne fera rien pour accélérer la fin des hostilités. Bien au contraire.

Par Mohamed SACKO

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