Faute de pouvoir compter sur les autorités, les populations du Wassolo se mobilisent pour défendre leurs terres, même au prix de leur vie, contre les ‘‘Chinois’’ qui veulent les exproprier. Depuis des semaines, l’intensité du conflit et le risque d’escalade violente s’étalent sur les réseaux sociaux et interpellent les autorités. La forte mobilisation et la détermination des populations pourraient dégénérer en affrontements violents avec les forces de l’ordre ou les exploitants, si rien n’est fait, les accusations de corruption creusant drastiquement le fossé entre les populations et les autorités locales.
Située à environ 250 km au sud de Bamako, Wassoulou est une zone riche en ressources aurifères, où l’exploitation artisanale de l’or est une activité économique clé pour les communautés locales, souvent paysannes et dépendantes de l’agriculture et de l’élevage. Les populations, majoritairement paysannes, dépendent des terres agricoles et des cours d’eau pour leur subsistance.
Eviter le pire
Les exploitants chinois se sont implantés dans des zones aurifères comme à Wassoulou, attirés par le potentiel économique. Cependant, leurs interactions avec les populations locales sont marquées par des tensions liées non seulement à des différences culturelles, économiques et, mais aussi à des pratiques d’exploitation perçues comme prédatrices. Les villageois du Wassoulou, majoritairement agriculteurs, se sentent dépossédés de leurs terres, essentielles à leur survie. La destruction des champs et des rizières par les activités minières, ainsi que la pollution des ressources hydriques, exacerbent les tensions entre les populations locales et les exploitants étrangers.
En effet, les populations de Wassoulou accusent les exploitants chinois, parfois accompagnés par des forces de l’ordre, de confisquer des champs agricoles et de polluer les cours d’eau, rendant l’eau impropre à la consommation.
Ces accusations pointent également une complicité présumée des autorités locales (maires, préfets, forces de l’ordre) avec les exploitants chinois, alimentant un sentiment d’injustice et de marginalisation parmi les villageois. Les allégations de corruption des autorités locales (maire, préfet, gendarmes) renforcent la méfiance envers l’État, qui tente de restaurer son autorité uniformément sur l’ensemble du territoire. Cette perception d’une collusion entre les autorités locales et les exploitants chinois alimente un sentiment d’abandon.
La confiscation des terres agricoles et la pollution des cours d’eau menacent directement les moyens de subsistance des communautés du Wassoulou. Si l’on ne fait pas gare, cela pourrait entraîner des conflits, des déplacements forcés, une insécurité alimentaire accrue et une aggravation de la pauvreté, dans une région où l’indice de développement humain est déjà faible.
L’exploitation aurifère rend l’eau des cours d’eau imbuvable, ce qui est cohérent avec les impacts environnementaux de l’orpaillage artisanal. L’utilisation de produits chimiques comme le mercure et le cyanure dans l’extraction de l’or contamine les rivières, affectant la faune, la flore et la santé humaine.
La déforestation, la destruction des champs et des rizières, ainsi que la perturbation des sols, entraînent une dégradation des écosystèmes locaux, rendant les terres agricoles inutilisables à long terme. Cela aggrave la vulnérabilité des populations face au changement climatique, dans un pays déjà affecté par des sécheresses récurrentes.
La détérioration des écosystèmes pourrait avoir des effets durables sur la biodiversité et la capacité des communautés à se relever économiquement, surtout dans une région où l’économie repose principalement sur l’agriculture.
Quels enjeux sur la coopération entre le Mali et la Chine ?
Bien que la Chine soit un partenaire stratégique de notre pays, les tensions entre les exploitants chinois illégaux et les populations locales pourraient compliquer nos relations bilatérales. Si les protestations contre ces exploitants chinois s’amplifient, elles pourraient pousser le gouvernement souverain du Mali à réévaluer sa politique vis-à-vis des investisseurs étrangers, sous la pression populaire, sans remettre en cause sa coopération avec la Chine.
En tant que partenaire stratégique, la Chine pourrait jouer un rôle clé en imposant des normes environnementales et sociales plus strictes à ses entreprises opérant au Mali, pour éviter une détérioration de son image et de ses relations avec Bamako. Que font les autorités face à cette situation ?
En mai 2019, les ministères maliens des Mines, de l’Environnement, de la Sécurité et de l’Administration territoriale, à travers un arrêté interministériel daté du 15 mai 2019 (n°2019-1344/MMP/MEADD/MATD/MSPC-SG), avaient interdit l’orpaillage par dragage sur tous les cours d’eau pour une durée d’un an, en raison de la pollution causée par le mercure et le cyanure, ainsi que des dommages aux écosystèmes fluviaux. Cette mesure visait à protéger les ressources hydriques vitales pour l’agriculture et la consommation humaine.
Le 5 mars 2025, le gouvernement a suspendu les permis d’octroi et d’exploitation artisanale de mine d’or octroyés à des étrangers suite à plusieurs accidents mortels, ciblant principalement les exploitants chinois, mais aussi sud-africains et ghanéens, qui dominaient ce secteur.
Par la suite, le ministre de l’Environnement, Mme Doumbia Mariam Tangara, a insisté en 2025 sur la nécessité d’appliquer des sanctions plus strictes, notamment par la saisie des dragues et des équipements illégaux et leur affectation au patrimoine de l’État. Elle a également appelé à une meilleure coordination entre les services administratifs, sécuritaires et judiciaires pour briser le « cercle vicieux » de l’impunité.
Djoliba Saniya pour sauver le Niger
C’est dans ce cadre que l’Opération « Djoliba Saniya » (2025) a été mis en chantier entre le 21 et le 23 juillet 2025. L’opération ‘’Djoliba Saniya’’, menée du 21 au 23 juillet 2025 par le Groupement Tactique d’Intervention « TAMA » de la Garde Nationale du Mali, visait à assainir le lit du fleuve Niger (appelé Djoliba en mandingue) et à protéger son écosystème, en particulier les espèces aquatiques, face à l’extraction illégale d’or. Les opérations se sont déroulées dans plusieurs localités maliennes : Bancoumana, Hamdallaye, Kangaba, Balanza et Danga.
Elle cherchait à lutter contre la dégradation environnementale causée par l’orpaillage illégal, qui pollue le fleuve et menace ses ressources vitales pour l’agriculture, l’élevage et la pêche en Afrique de l’Ouest. L’opération Djoliba Saniya est une action ciblée pour préserver le fleuve Niger, en combattant l’orpaillage illégal tout en sensibilisant à la nécessité de protéger cette ressource essentielle.
En effet, l’orpaillage illégal a également des conséquences socio-économiques, au nombre desquelles : la dégradation des terres agricoles (les sédiments rejetés réduisent la fertilité des sols irrigués par le fleuve) ; la menace sur la pêche (la pollution affecte les espèces aquatiques, essentielles pour les communautés locales) ; Conflits sociaux (L’orpaillage attire des travailleurs migrants, ce qui peut générer des tensions avec les populations locales).
Face à ces défis, l’opération Djoliba Saniya a été conçue comme une réponse directe pour restaurer l’intégrité écologique du fleuve et sensibiliser à sa préservation. Elle avait plusieurs objectifs stratégiques : lutter contre l’orpaillage illégal en neutralisant les activités d’extraction non autorisées qui dégradent le lit du fleuve : protéger l’écosystème en préservant la biodiversité aquatique et la qualité de l’eau pour garantir la durabilité des activités économiques dépendantes du fleuve : sensibiliser les populations en encourageant les communautés locales à adopter des pratiques respectueuses de l’environnement et renforcer l’autorité de l’État en réaffirmer la capacité des forces de défenses et de sécurité à faire respecter la loi dans les zones touchées par des activités illégales.
L’initiative de l’opération Djoliba Saniya, en détruisant des équipements d’orpaillage illégal et en mobilisant les communautés, adresse un problème environnemental critique tout en renforçant l’autorité de l’État. Cependant, son succès à long terme dépendra de la mise en œuvre de solutions économiques et écologiques durables, ainsi que d’une coopération régionale renforcée. Bien que cette opération « Djoliba Saniya » ait été un succès et consacre la volonté de répression dans ce domaine, son impact reste limité en raison de la persistance des activités illégales et de la corruption. Des succès locaux, comme à Kangaba et Yanfolila, où les populations ont chassé des exploitants chinois, indiquent que la mobilisation communautaire peut compléter les efforts de l’Etat.
Ce qu’il y a lieu de faire
Pour beaucoup d’observateurs, sans une intervention rapide de l’Etat pour réguler l’exploitation aurifère et répondre aux préoccupations des populations, le conflit pourrait s’intensifier, avec des risques de violences communautaires ou d’instabilité régionale. Les accusations de corruption pourraient également alimenter des mouvements anti-gouvernementaux, toutes choses dont les autorités de la transition n’ont pas besoin par les temps qui courent.
Aussi, les autorités de la transition se doivent en priorité d’enquêter sur les allégations de corruption et de renforcer la régulation des activités minières, en impliquant les communautés locales dans les processus décisionnels.
Pour protéger l’environnement, l’État doit mettre en place des contrôles stricts sur l’utilisation des produits chimiques dans l’orpaillage et investir dans la réhabilitation des écosystèmes dégradés.
En matière de sensibilisation et de coopération, la Chine pourrait s’engager à former les exploitants aux pratiques durables et financer des projets de développement communautaire, afin de réduire les tensions avec les populations locales.
Les accusations de complicité des autorités locales (maires, chefs de village, gendarmes) avec les exploitants chinois, souvent via des pots-de-vin ou des promesses d’infrastructures (routes, forages, écoles), doivent inciter le gouvernement à ouvrir plus d’enquêtes, à renforcer la transparence et à sanctionner les responsables impliqués. Parce que les « Chinois noirs » (intermédiaires maliens) et certains chefs de village ou maires facilitent l’installation des exploitants chinois en échange de bénéfices personnels, ce qui affaiblit l’application des interdictions.
Pour protéger durablement nos terres et nos cours d’eau, notre pays pourrait : renforcer la surveillance des sites miniers via des patrouilles régulières et des technologies de suivi (drones, satellites) ; impliquer les communautés locales dans la gouvernance des ressources ; négocier avec la Chine pour imposer des normes environnementales strictes aux entreprises chinoises, en s’appuyant sur les relations diplomatiques bilatérales ; investir dans la restauration des écosystèmes, comme le remblai des fosses et le reboisement, comme initié par certaines ONG.
EL HADJ SAMBI TOURÉ