Bamako, Mali
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Corruption: l’industrie de recyclage

Notre pays a une mémoire courte mais des archives longues. Le 29 octobre 2002, un nouveau Premier ministre, Ahmed Mohamed Ag Hamani, préside son premier Conseil des Cabinets. La scène se passe à la Primature,

Notre pays a une mémoire courte mais des archives longues. Le 29 octobre 2002, un nouveau Premier ministre, Ahmed Mohamed Ag Hamani, préside son premier Conseil des Cabinets. La scène se passe à la Primature, à Bamako. Le décor est sobre, l’ambition affichée est immense : définir la feuille de route du quinquennat. Les mots claquent comme des slogans neufs : lutte contre la corruption, amélioration de la gestion budgétaire, rationalisation des dépenses, modernisation de l’administration. Le gouvernement promet l’aus-térité vertueuse. Le pays, qui sort de dix ans de pouvoir Alpha Oumar Konaré, veut croire au renouveau du général ATT, élu en avril 2002.

Le rituel républicain est bien huilé. Chaque nouveau régime commence par enterrer le précédent à coups de grands principes. Octobre 2002, à l’orée d’un quinquennat qui se voulait celui de la rupture notre pays était exsangue. Les caisses étaient vides, la dette intérieure explosait, les salaires des fonc-tionnaires étaient payés grâce aux appuis budgétaires de la Banque Mon-diale. L’administration était une hydre : 42.000 fonctionnaires fictifs recensés, des directions nationales qui louaient des villas à 3 millions par mois à des proches du parti, des marchés publics attribués à des sociétés écrans. La vraie raison de cette réunion était donc cosmétique : il faut rassurer les bail-leurs.

Le trio du moment : ATT, le président-soldat qui se rêvait en démocrate ges-tionnaire, Ahmed Ag Hamani, le technocrate du désert, discret, réputé intègre, chargé de faire le sale boulot, et derrière eux, le système Alpha. Car l’ironie était totale. Avant ATT, le régime d’Alpha Oumar Konaré, de 1992 à 2002, avait déjà fait de la lutte contre la corruption son cheval de bataille. On se souvient du slogan : « PNLC », Programme National de Lutte contre la Cor-ruption, des États Généraux de la corruption en 1998, de la création du Bu-reau du Vérificateur Général en projet.

Voici la pièce de théâtre : le Conseil des Cabinets adopte des mesures. On gèle les achats de véhicules, on annonce un audit du fichier de la fonction pu-blique, on promet de publier les marchés de plus de 50 millions. Les journaux titrent « La rigueur est de retour ». Puis, le rideau tombe.

L’analyse, huit mois ou vingt-trois ans plus tard, est implacable. La lutte contre la corruption au Mali n’est pas une politique publique. C’est une industrie de recyclage. Chaque régime spolie l’héritage du précédent en prétendant le mo-raliser. 

Sous Alpha, on avait créé les outils, mais on avait verrouillé leur usage. Le Vé-rificateur Général ne verra le jour qu’en 2004, sous ATT, mais avec une loi qui lui interdit de saisir directement la justice. On dénonce, on ne punit jamais. C’est la corruption pédagogique. Sous ATT, le Conseil des Cabinets d’octobre 2002, avec son austérité affichée, accouche exactement de l’inverse : le quin-quennat le plus dépensier de l’histoire. Le budget de la présidence passe de 2 à 14 milliards en cinq ans, les exonérations fiscales pour les amis du régime atteignent 120 milliards par an, l’affaire de l’avion présidentiel et des contrats d’armement de 2014 trouve ses racines dans les commandes opaques de 2003-2004.

La rationalisation des dépenses ? Elle a consisté à rationaliser la spoliation. On a modernisé l’administration en informatisant la fraude. Le fameux logiciel PRED, censé tracer les dépenses, est devenu l’outil parfait pour tracer les commissions. La gestion budgétaire s’est améliorée pour une poignée : les mêmes familles qui géraient les marchés sous Alpha gèrent les marchés sous ATT, puis sous IBK, avec les mêmes initiales au registre de commerce.

Héritages spoliés, n’est donc pas une insulte. C’est un constat comptable. On annonce l’audit, on recrute le cabinet d’audit ami, on enterre le rapport. Le Mali ne manque pas de lois. Il manque de suite.

En 2002, on promettait de répondre aux attentes pressantes de la population. Vingt-trois ans plus tard, la population attend toujours. Ce n’est plus de la mauvaise gouvernance. C’est une succession d’héritages spoliés, où chaque héritier accuse le défunt d’avoir volé, avant de voler plus fort.

Par Elhadj Timera

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